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Solde d’un marché de travaux : le juge ne peut ignorer un décompte général favorable à l’entreprise

Antoine Fouret - Avocat Associé

Nausica Avocats 

12 Rue des Eaux, 75016 Paris

09 78 80 62 27

Le règlement du solde d’un marché de travaux donne lieu à un contentieux où la charge de la preuve pèse lourdement sur l’entreprise. Encore faut il que le juge tienne compte des pièces versées au dossier. La décision rendue le 16 octobre 2026 par le Conseil d’État censure, pour dénaturation, un arrêt qui avait reproché à une société de ne rien justifier, alors qu’un décompte général lui était favorable.

Un office public de l’habitat avait confié à une société le lot peintures et sols souples d’un marché de construction de logements collectifs. Après l’avoir mise en demeure d’achever les travaux, il l’avait informée de sa décision de poursuivre les prestations à ses frais et risques. Un décompte général avait ensuite été notifié, que l’entreprise avait contesté par un mémoire en réclamation, implicitement rejeté. Saisi d’une demande de condamnation au paiement du solde, le tribunal administratif avait rejeté la demande, puis la cour administrative d’appel l’appel formé contre ce jugement.

Une motivation contredite par une constatation du même arrêt

 

Pour rejeter l’appel, la cour avait retenu que la société n’apportait aucun élément circonstancié et documenté permettant de démontrer que le solde du marché aurait dû être fixé au montant qu’elle invoquait. La formule est usuelle et, dans bien des cas, suffisante : il appartient à l’entreprise qui réclame un solde de l’établir, par des pièces comptables, des situations de travaux, des constats ou des éléments de chiffrage.

Le Conseil d’État relève cependant une contradiction interne. Il ressortait des pièces du dossier soumis aux juges du fond que le maître d’œuvre avait établi un décompte général présentant un solde en faveur de la société, ce que la cour avait elle même constaté dans un point de son arrêt. En jugeant malgré cela que l’entreprise n’apportait aucun élément justifiant sa demande, la cour a dénaturé les pièces du dossier.

La censure est logique. Un décompte général établi par le maître d’œuvre n’est pas un élément parmi d’autres : il constitue la pièce centrale du règlement financier du marché et, lorsqu’il fait apparaître un solde en faveur de l’entreprise, il constitue au minimum un commencement de justification. Le juge peut en écarter les conséquences, par exemple parce que le décompte a été remis en cause ou compensé par des pénalités, mais il ne peut raisonner comme s’il n’existait pas.

 

La dénaturation, moyen de cassation exigeant mais efficace

 

La dénaturation est un moyen de cassation particulier : le Conseil d’État, qui ne juge pas les faits, contrôle néanmoins que les juges du fond n’ont pas donné aux pièces du dossier une portée qu’elles ne pouvaient recevoir. Le moyen prospère rarement, précisément parce qu’il suppose une erreur manifeste de lecture. Il est en revanche redoutable lorsque la contradiction apparaît, comme ici, dans les énonciations mêmes de l’arrêt attaqué.

La société soulevait un second moyen, relatif à la qualification du courrier portant notification du décompte. Elle soutenait que ce courrier ne pouvait valoir notification d’un décompte général, faute d’avoir respecté les délais prévus par le cahier des clauses administratives générales applicable aux marchés publics de travaux et de remplir les critères de définition d’un tel décompte. Le Conseil d’État n’a pas eu à l’examiner, l’annulation étant acquise sur le premier moyen.

Ce débat n’est pas clos pour autant. La qualification du document notifié commande en effet le régime applicable : un décompte général devenu définitif lie en principe les parties, tandis qu’un document irrégulier ne produit pas cet effet et laisse ouvert le règlement du solde. La cour de renvoi devra donc reprendre l’ensemble de ces questions, en tenant compte du décompte favorable à l’entreprise.

L’enjeu financier illustre la difficulté. L’entreprise réclamait, à titre principal, un solde de plus de 38 000 euros assorti des intérêts à compter du décompte général et définitif et, à titre subsidiaire, une somme trois fois moindre à compter d’une autre date. Cette présentation en cascade, fréquente dans ce contentieux, traduit l’incertitude sur la qualification du document notifié et sur le point de départ des intérêts. Le maître d’ouvrage versera 3 000 euros au titre des frais d’instance.

Pour les entreprises titulaires de marchés publics, la décision rappelle l’intérêt de rattacher chaque demande à une pièce contractuelle identifiée plutôt qu’à une démonstration comptable générale, et de rappeler expressément au juge les constatations qui leur sont favorables. Pour les maîtres d’ouvrage, elle souligne le soin à apporter à l’établissement et à la notification du décompte général, dont la régularité conditionne la solidité de leur position. Nausica Avocats accompagne les acheteurs publics et leurs titulaires dans le règlement financier des marchés de travaux et dans le contentieux qui en résulte.

FAQ

❓Qu’est ce que le décompte général et définitif d’un marché de travaux ?

Le décompte général récapitule l’ensemble des sommes dues au titulaire au titre du marché, après prise en compte des acomptes versés, des révisions de prix, des travaux supplémentaires et, le cas échéant, des pénalités. Il est établi par le maître d’œuvre, accepté par le maître d’ouvrage puis notifié au titulaire. Lorsque celui ci l’accepte sans réserve ou ne le conteste pas dans le délai prévu par le cahier des clauses administratives générales, il devient définitif et lie les parties, ce qui fait en principe obstacle à toute réclamation ultérieure.

❓Comment contester un décompte général défavorable ?

Le titulaire dispose d’un délai, fixé par le cahier des clauses administratives générales applicable au marché, pour renvoyer le décompte signé avec réserves et présenter un mémoire en réclamation détaillant ses contestations et chiffrant ses demandes. Le silence gardé par le maître d’ouvrage sur ce mémoire vaut rejet et ouvre la voie du recours devant le juge administratif. Le respect de ces étapes conditionne la recevabilité de la demande au fond : un recours formé sans mémoire en réclamation préalable est en principe irrecevable.

❓Sur qui pèse la charge de la preuve du solde d’un marché ?

L’entreprise qui réclame un solde doit établir le bien fondé de ses prétentions, en produisant des éléments circonstanciés et documentés : situations de travaux, pièces comptables, constats contradictoires, devis et factures, éléments de chiffrage des prestations supplémentaires. Cette exigence ne dispense toutefois pas le juge de tenir compte des pièces contractuelles déjà versées au dossier. La décision commentée censure précisément un arrêt qui avait jugé l’entreprise défaillante dans l’administration de la preuve, alors qu’un décompte général lui était favorable.

❓Que recouvre la mise en régie aux frais et risques du titulaire ?

Lorsque le titulaire d’un marché de travaux n’exécute pas ses obligations, le maître d’ouvrage peut, après mise en demeure restée infructueuse, faire poursuivre les prestations par un tiers aux frais et risques du titulaire défaillant. Le surcoût supporté est imputé au titulaire et vient en déduction des sommes qui lui sont dues. Cette mesure, prévue par le cahier des clauses administratives générales, suppose le respect d’une procédure précise, dont la régularité peut être discutée à l’occasion du règlement du solde du marché.

❓Qu’est ce que la dénaturation des pièces du dossier ?

Le juge de cassation ne contrôle pas l’appréciation des faits portée par les juges du fond, qui est souveraine. Il vérifie en revanche qu’ils n’ont pas donné aux pièces du dossier une portée qu’elles ne pouvaient recevoir : c’est la dénaturation. Le moyen est d’un maniement exigeant et prospère rarement, mais il est efficace lorsque la contradiction ressort des énonciations mêmes de la décision attaquée. Dans l’affaire commentée, la cour avait constaté l’existence d’un décompte favorable à l’entreprise tout en jugeant qu’elle ne justifiait de rien.

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